Le Temps des Silos

ArchitectureRéhabilitationCircularitéMatière

Projet de diplôme · ENSA Versailles · Février 2024 · Mention Bien
Encadré par Matthias Armengaud & Patrick Chotteau · En collaboration avec Marine Fritsch

Le projet part d'un constat : la lente disparition d'une typologie architecturale très particulière, celle des silos à grains métalliques construits dans les années 1970.

Dans les régions de la Nièvre et du Cher, ces structures jalonnent le paysage tels des géants familiers de métal. Chaque silo est différent, mais tous portent l'histoire agricole et industrielle du territoire. Largement détenus par la coopérative Axereal, les silos sont des bâtiments-machines, conçus presque exclusivement autour du stockage et de la manutention du grain.

Avec l'évolution des techniques de stockage, les petites infrastructures deviennent progressivement obsolètes et sont remplacées par des installations plus grandes et plus performantes. Après quelques décennies d'exploitation seulement, de nombreux silos sont ainsi fermés, sans repreneur, et la déconstruction devient souvent la seule issue envisagée. À La Charité-sur-Loire, plusieurs silos abandonnés entourent la ville, le long de la voie ferrée et du canal. Leur présence imposante en fait des repères familiers du paysage, tandis que leur disparition effacerait une part visible de l'histoire industrielle du territoire. Le projet cherche des alternatives à leur déconstruction quasi systématique, en explorant de nouvelles façons d'habiter et d'utiliser ces bâtiments.

L'obsolescence des silos reflète une évolution plus large de la façon dont les ressources circulent dans nos territoires. Depuis la révolution industrielle, le stockage local a progressivement laissé place à une logique de flux tendu, rendue possible par la mondialisation et l'abondance des énergies fossiles. Les ressources sont produites, transformées et consommées à des endroits différents, au sein de chaînes d'approvisionnement toujours plus complexes, tandis que les stocks deviennent invisibles. Les ruptures de ces chaînes, notamment lors de la crise du Covid, ont révélé la fragilité de villes devenues fortement dépendantes de ressources produites et stockées ailleurs. La question du stock redevient alors un enjeu de résilience : comment conserver, transformer et redistribuer localement les ressources nécessaires au territoire ?

Cette réflexion implique de repenser le métabolisme de la ville. Plutôt que d'importer des ressources, de les consommer puis d'exporter ses déchets, une ville circulaire cherche à maintenir les matières sur son territoire, en les transformant et en leur donnant de nouveaux usages. Le silo, dont la fonction première est précisément de stocker, devient alors une opportunité. Son architecture peut accueillir de nouvelles formes de stockage, mais aussi les processus de transformation qui permettent de faire circuler localement les matières.

À La Charité-sur-Loire, le projet s'appuie sur 3 silos en réseau. Tels des matrices du territoire, ces silos hébergent chacun une filière locale à valoriser sur place : le papier, les déchets organiques et les matériaux de construction. Les silos deviennent ainsi des lieux où les matières sont collectées, stockées, transformées et redistribuées, tout en associant ces activités à des usages publics et collectifs.

Les silos sont des bâtiments machines. Immenses, métalliques et froids, ils ont des proportions insolites qui mettent en échec toute réhabilitation conventionnelle. Pour travailler avec ces silos et s'ancrer dans un réalisme budgétaire serré, nous avons opté pour des interventions minimales et bien pensées, qui exploitent au maximum les qualités structurelles, thermiques et géométriques offertes par les silos.

Le programme de filière est couplé à une envie de donner à voir les silos ; de les rendre accessibles au public afin que chacun puisse profiter de leur poésie dénudée, gigantesque et rouillée. Ce faisant, certaines opportunités de programme liées aux qualités intrinsèques de leur architecture se sont entremêlées, et expérimentent une composition programmatique inattendue.

Le silo situé près de la gare propose un lieu autour du livre et du papier. Ce programme reflète l'identité culturelle forte de la ville car La Charité-sur-Loire est connue comme la ville du livre et du mot.

Le projet explore la relation entre la production littéraire et les déchets qu'elle génère. Il s'agit de stocker la culture et la connaissance, à la fois sous forme matérielle à travers les livres et sous forme immatérielle dans les serveurs. Pour mettre en lumière les déchets produits par l'industrie de la culture, le projet traite la matière papier. Dans le silo, le papier peut être traité de deux manières : compacté en balles pour être stocké et utilisé tel quel comme isolant thermique et acoustique, ou recyclé en pâte, pressé et séché pour ressortir en rouleaux de papier. Ces derniers peuvent être utilisés sur place ou redistribués.

Ce bâtiment fonctionne dans l'épaisseur du sol, avec un niveau réservé aux activités de transformation de papier en sous-sol, et un rez-de-chaussée public ouvert côté ville, face aux voies ferrées en friche. Le projet cherche, dans cette épaisseur, à mettre en lumière et en dialogue la dichotomie des livres et de leur matière déchet dans un même espace. Dans la tour, la chaleur produite par les serveurs en rez-de-chaussée monte par convection à travers des planchers en caillebottis pour chauffer les espaces de lecture.

À La Chapelle-Montlinard, un deuxième silo cherche à renouer le lien entre la ville et son environnement agricole à travers la valorisation des déchets organiques en engrais.

Les matières organiques produites localement sont collectées et compostées dans le silo, puis redistribuées aux agriculteurs voisins comme fertilisant. La chaleur générée par leur décomposition est récupérée pour produire de l'eau chaude et alimenter des bains publics installés dans les anciennes cuves. En parallèle, l'évaporation alliée au substrat du compost offre des conditions idéales pour la culture de champignons en hauteur.

Une façade du deuxième silo est tombée afin de s'ouvrir sur le canal et faire profiter le public de ses vues. La cuve intérieure du silo est conservée afin d'y accueillir un bassin public. Les palplanches existantes sont réemployées comme supports de plantation dans un système de phytoépuration, intégrant le traitement de l'eau au fonctionnement du bâtiment. Le silo devient ainsi une interface entre déchets organiques, production agricole et bains publics chauds et froids.

Le projet propose de transformer le troisième silo en plateforme locale de réemploi de matériaux de construction, en réponse aux besoins de rénovation du centre historique de La Charité-sur-Loire.

Les matériaux peuvent y être déposés, stockés, échangés et transformés localement. Un atelier de fabrication et de réparation est associé à un café ouvert au public, créant un lieu où circulent à la fois les matériaux, les savoir-faire et les habitants. Cet espace met les matériaux à l'honneur, à la fois dans son usage mais également dans sa conception.

Ici le silo est laissé aussi brut que possible. L'intervention architecturale se limite à une tranche du bâtiment, qui accueille un nouveau volume, chauffé naturellement par un double système thermique passif. Les palplanches du mur existant sont polies, de sorte à réfléchir les rayons lumineux d'hiver qui passent à travers le pignon sud. En été, les rayons sont au contraire stoppés par le toit existant. En parallèle, un mur trombe permet de réchauffer l'espace en hiver et de le ventiler en été. Ce système thermique exploite au maximum les possibilités offertes par le bâtiment existant pour créer un atelier de fabrication et de réparation, ainsi qu'un café chauffé.

Le corps du silo reste intact, servant d'espace de stockage public où les visiteurs peuvent déambuler et profiter de l'ambiance particulière offerte par sa structure et sa géométrie. Dans le même esprit, la tour est préservée avec toutes ses citernes et éléments métalliques existants pour collecter l'eau, la faire sonner et résonner dans les tuyaux et arroser un jardin naturel en contrebas.

Le projet cherche à réhabiliter les silos en intelligence avec ce qui est déjà là.

Plutôt que d'imposer de nouveaux bâtiments ou des programmes conventionnels à une architecture industrielle devenue obsolète, il s'appuie sur ses qualités propres — sa dimension, sa géométrie, ses matériaux, ses propriétés thermiques et ses infrastructures industrielles — pour inventer de nouveaux usages. En associant activités locales et industrielles à des espaces publics et collectifs, les silos deviennent des lieux où les matières sont stockées, transformées et réemployées, tout en rendant ces processus visibles aux habitants.

Le projet ne cherche donc pas seulement à préserver ces architectures monumentales, mais à leur donner un nouveau rôle : transformer des bâtiments de stockage obsolètes en infrastructures pour les ressources de demain.

  • Projet de diplôme (PFE) — en binôme avec Marine Fritsch
  • Recherche et analyse du site
  • Conception architecturale et développement du projet
ArchitectureRéhabilitationRéemploiAnalyse de site